Past the Mission

Clips

mardi 6 septembre 2011, par Cécile Desbrun

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Extrait de l’album : Under the Pink (1994)
Réalisé par : Jake Scott
Atlantic Records

Le clip de « Past the Mission » colle de très près le thème religieux évoqué par Tori dans la chanson. En effet, elle a eu l’idée de l’écrire après avoir visité les pueblos amérindiens au Nouveau Mexique, où elle a composé et enregistré son second album Under the Pink. Des conquistadors espagnols tels que Cortez s’y sont rendus au 18ème siècle pour évangéliser les tribus et Tori a été frappée de l’influence que l’Eglise exerçait encore de nos jours sur le peuple amérindien. En tant que fille de pasteur ayant ressenti le poids de la culpabilité chrétienne durant sa jeunesse et en tant que jeune femme descendant des Cherokee par sa mère, cela a touché une corde sensible chez elle et elle a essayé de retranscrire cette atmosphère particulière dans le morceau.

La chanson en elle-même parle de l’équilibre nécessaire entre les principes masculins et féminins au travers de l’histoire d’amour supposée entre Jésus et Marie-Madeleine. Des légendes sur la vraie nature de leur relation circulent depuis des siècles, et certains pensent qu’ils étaient mariés et que lorsque Marie-Madeleine s’est rendue dans le sud de la France à Saint Baume, elle était enceinte de lui. Les essais et théories tournant autour de ce sujet se sont multipliés lorsque quatre évangiles apocryphes et d’autres textes gnostiques furent découverts à Nag Hammadi en 1945. Ces textes - parmi lesquels L’Évangile de Marie attribué à Marie-Madeleine- apportèrent un nouvel éclairage sur certains des premiers chrétiens, les enseignements de Jésus et sa relation avec Marie-Madeleine, qui est présentée comme sa disciple préférée. Tori a toujours fait référence à Marie-Madeleine et à l’archétype de la prostituée sacrée dans son œuvre afin de se réapproprier cette figure féminine sensuelle et passionnée qui fut circoncise de l’Église Chrétienne. Au lieu de partager les femmes entre vierges ou putes, créatures saintes ou pécheresses, Tori est retournée aux mythes anciens et à la mythologie pour convoquer l’image d’une femme complète, se présentant comme un être spirituel et sexuel.

Tori a « poussé Jake Scott, le réalisateur, à penser à l’Espagne et son ambiance » et il s’est inspiré de l’atmosphère latine catholique pour imaginer les grandes lignes de l’histoire. La vidéo montre Tori en alter-ego de figures féminines mythiques telles que Marie-Madeleine ou la déesse de l’amour Vénus traverser un village espagnol accompagnée d’une petite fille et d’une adolescente. Le parallèle établi avec les conquistadors est brillant, sauf qu’elle ne vient pas pour évangéliser les habitants mais pour les libérer. A mesure qu’elle traverse le village, les femmes se mettent à la suivre tandis que les hommes les regardent la mine renfrognée. A la fin, Tori et les femmes affrontent un beau prêtre qui se dresse en travers de leur chemin derrière l’église. Après un long moment chargé d’intensité où ils se fixent en silence, Tori le défiant fièrement de son regard, les femmes se couchent par terre dans une allée étroite et forcent ainsi le prêtre à littéralement leur passer sur le corps pour rejoindre les hommes, après quoi elles se relèvent et quittent le village à travers champs.

De prime abord ambigu - pourquoi ces femmes se coucheraient-elles devant un prêtre alors qu’elles recherchent la liberté ? - ce moment est absolument brillant car la mission du prêtre est située à la sortie du village et l’église est donc le dernier obstacle à franchir avant qu’elles puissent vraiment partir. Le fait que les femmes se couchent est une forme de révolte contre le comportement de l’Église ici. Le fait que le prêtre doive leur passer sur le corps pour rejoindre les hommes du village signifie qu’il a perdu la partie : il ne peut plus leur barrer le chemin et part rejoindre les hommes à l’intérieur du village pour les laisser partir. Les femmes parties, les hommes et la structure patriarcale sont abandonnés à leur sort. Cela illustre également avec puissance l’expression biblique « même s’il faut me passer sur le corps » tout en symbolisant les « corps morts » des femmes : en diabolisant la sexualité féminine, la religion institutionnelle les a divisées au plus profond d’elle-même. Dans le refrain, Tori chante : « Par-delà la mission/derrière le mur de la prison/ Par-delà la mission/j’ai autrefois connu une fille chaude/ Par-delà la mission/ils ferment à toute heure/ Par-delà la mission/je sens les roses » et parle de la fille chaude en elle qu’elle a perdue à cause de la religion ainsi que de l’espoir de ressentir de nouveau cette passion car elle « sent les roses. » (la rose étant un symbole commun pour désigner Marie-Madeleine et Jésus.) La fin de la vidéo est optimiste puisque les femmes se relèvent et sourient à leur victoire, Tori les menant à travers les champs ensoleillés vers la liberté tandis qu’un petit garçon les suit. Il y a également une atmosphère révolutionnaire qui se dégage de la vidéo et il semblerait que l’histoire soit censée se dérouler sous le régime de Franco (il y a une référence à celui-ci sur l’un des tags aux murs).