Parfois tu n’es rien d’autre que de la viande : analyse détaillée de la célèbre photo au cochon de BFP

mardi 4 octobre 2011, par Cécile Desbrun

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Lorsque Boys for Pele sortit en 1996, cette photo de Cindy Palmano à l’intérieur du livret fit belle impression et provoqua l’un des plus grands « scandales » de la carrière de Tori. La réaction fut d’autant plus intensifiée par le fait qu’Atlantic Records avait fait ériger l’image en panneau publicitaire géant placé sur Sunset Boulevard, au grand choc de nombreux résidents et touristes. Les conservateurs chrétiens étaient bien entendu choqués car la chanteuse avait « détourné » la représentation de la Vierge à l’Enfant tandis que d’autres ne percevaient pas nécessairement consciemment la dimension religieuse mordante mais se sentaient mal à l’aise vis-à-vis de cette image, la jugeant érotique de manière malsaine. A tel point qu’en Angleterre, le livre de partitions contenant la photo en pleine page fut retiré des rayons des libraires.

Cette réaction prouve que Tori et Cindy Palmano avaient mis le doigt sur un point sensible de la psyché des gens. La plupart l’ont mal comprise car même si Tori est en effet très sexy sur cette image, rien de nature sexuelle entre elle et le porcelet n’est suggéré. C’est plutôt comme si elle rendait ses attributs sexuels et maternels à la figure désincarnée de la Vierge Marie, et c’est là que se trouve tout le génie de cette œuvre d’art frappante. Penchons-nous plus attentivement sur sa composition avant de plonger dans l’histoire de l’art et la Renaissance du Quattrocento pour voir à quel point elle est pertinente et efficace.

Le troisième album solo de Tori, Boys for Pele, est une œuvre brute, puissante et sans compromis qui est aujourd’hui généralement reconnue comme l’un des sommets les plus importants de sa carrière mais provoqua des réactions radicales lors de sa sortie. En gros, les gens adoraient ou détestaient et Tori était excitée par cette intensité car elle avait l’impression que c’est ce qu’une œuvre d’art devait provoquer si elle avait « un tant soit peu de tripes ». [1] BFP racontait principalement l’histoire d’« une femme qui descend dans les méandres de son inconscient pour y trouver des fragments qu’elle rapporte à la lumière » [2] et remet en question sa relation aux hommes. C’est l’histoire d’une femme qui ne cherche plus une approbation extérieure des hommes de sa vie mais tente de trouver son feu et sa passion en elle. Tori a largement puisé dans le symbolisme religieux, mythologique et jungien en donnant un aspect très libre à ses paroles en les écrivant dans une veine de libre association surréaliste, ce qui est finement illustré par les photos de Cindy Palmano pour l’album. La chanteuse y est représentée sous les traits d’une fermière sudiste féroce et sexy qui tient tête aux hommes en posant armée d’un fusil sur plusieurs clichés – dont la pochette de l’album – dans ce que la styliste de Tori, Karen Binns, a décrit comme « un truc à la Autant en emporte le vent » en raison du parallèle avec la guerre de Sécession. [3]

Mais surtout, ces clichés étaient bien plus baroques et gothiques que réalistes et créaient une imagerie forte où les symboles typiquement chrétiens s’entremêlaient aux représentations du mythe américain. La religion est l’une des fondations les plus profondes et problématiques des Etats-Unis en tant que pays autofondé et c’est une question qui est clairement centrale dans toute l’œuvre de Tori. De son premier succès avec Little Earthquakes à aujourd’hui, elle n’a jamais cessé d’interroger la relation de son pays natal à l’Eglise chrétienne à travers le prisme de ses propres expériences de fille et petite-fille de pasteur. Elle a écrit des chansons d’une rare intensité à ce sujet au fil des années, mais parmi tous les clichés illustrant ses albums, cette photo en particulier est probablement la plus pertinente et efficace, et parvient à englober toute la problématique de sa carrière. En ce sens, il n’est guère surprenant qu’on lui pose toujours des questions à ce sujet 15 ans plus tard.

L’image, bien entendu, est un portrait de Vierge à l’Enfant et Tori a souvent expliqué qu’il s’agissait d’une « carte de vœux » pour son père. Dans son autobiographie Piece by Piece, elle écrit ainsi : « L’idée est partie du fait que mon père s’acharnait sur mon cas ; il me demandait comment je pouvais m’être éloignée à ce point du christianisme et de mes racines pour que je ne sois même pas capable d’enregistrer une chanson de Noël. Je lui ai répondu que je voulais bien lui offrir une carte de vœux. Et c’est ce que j’ai fait. Peut-être voulais-je dire : "Je vais donner de quoi réfléchir aux bons chrétiens." Les gens n’ont pas compris cette photo car la plupart n’ont pas été élevés dans la religion aussi intensément que je l’ai été. Ceux dont c’est le cas auront peut-être compris qu’il s’agissait d’une Vierge à l’Enfant, mais qui mettait en avant ce qui est considéré comme non kasher, inacceptable. » [4]

Tori a toujours critiqué le fait que dans le christianisme, les figures de Marie et Marie-Madeleine ont été divisées pour devenir un paradigme infligé aux femmes occidentales au lieu de ne former qu’une seule et même figure dans ses deux aspects, comme c’est le cas dans les mythologies anciennes, telles que les mythologies grecques ou sumériennes, par exemple. Marie ne retient que sa spiritualité tandis que Marie-Madeleine n’est que sexualité et il ne peut y avoir de réconciliation puisque le corps est considéré comme sale et synonyme de péché. En ce qui concerne les représentations de la Vierge, Marie est le plus souvent représentée arborant un long manteau bleu qui recouvre toutes les parties de son corps à l’exception de son visage et ses mains. Virtuellement, c’est comme si elle n’avait pas de corps du tout car la spiritualité est la seule chose qui la matérialise.

L’importance des portraits de Vierge à l’Enfant dans les arts visuels ces deux mille dernières années s’explique par le fait qu’ils représentent une impossibilité, un paradoxe qui est inséparable de la figure de Marie : elle est vierge et mère. Comme l’historien d’art Jean-Marie Pontévia l’a écrit dans son article « Vénus et Diane : Les filiations profanes de la figure de la Vierge à l’époque de la Renaissance », [5] une telle représentation entretient un rapport à l’« impensable » et il n’est donc guère étonnant que durant l’époque de la Renaissance, des peintres en aient fait des représentations « profanes », donnant de plus en plus d’attributs sexuels et maternels à la mère de Jésus, lui donnant ce qui serait presque un gros mot dans la bouche de l’Eglise : un corps. Car, comme Pontévia l’explique, « ce refoulé de l’Occident, qui chercha à se manifester, c’est ce dont la Vierge-Mère permettait l’ellipse, c’est la Femme ». En étant dépourvus d’attributs typiquement féminins en dehors de la douceur du regard distant de la Vierge (qui symbolise principalement le sacré dans sa forme la plus pure), c’est comme si ces représentations niaient toute différence sexuelle. [6]

Pendant la période de la Renaissance, cependant, des peintres tels que Léonard De Vinci, Raphaël, Botticelli, Andrea Solario et bien d’autres l’ont rendue plus terrestre : elle arborait des formes voluptueuses, jouaient avec bébé Jésus et semblaient en phase avec le monde matériel. De nombreuses peintures la représentaient même en train d’allaiter son enfant. Les Galactrophousas de l’époque byzantine allaitaient déjà leur nourrisson, mais le téton demeurait invisible. Les représentations de la Renaissance étaient bien plus explicites en ce sens… tout en étant dépourvues de vulgarité. Parallèlement, les représentations de Vénus abondaient à cette époque et ont même réussi à plus ou moins supplanter la Vierge-Mère par la manière dont la déesse était représentée dans la peinture et la sculpture. Bien que nue – ses cheveux ou sa main délicate recouvrant ses partie intimes –, elle était clairement représentée comme un être sacré aux attributions divines, son regard distant étant souvent très similaire à celui habituellement réservé à la mère de Jésus. Il y a donc eu un véritable échange entre ces deux figures à l’époque.

C’était une période où les artistes étaient enfin autorisés à revendiquer leur propre style et à faire référence à des formes d’art antérieures pour se les réapproprier. Les gens commençaient à accepter cette approche comme une forme d’art à part entière et tout à fait respectable au lieu de se contenter de vénérer des icônes religieuses approuvées par l’Eglise. On pouvait regarder une peinture et dire : « C’est un Da Vinci » plutôt que « C’est une Vierge à l’Enfant ». Cette période est considérée comme un précurseur important à notre ère post-moderne actuelle et il n’est guère étonnant que Cindy Palmano ait fait cette photo pour Boys for Pele puisque Tori a toujours possédé ces influences variées qu’elle intègre constamment à son œuvre pour créer des représentations sonores personnelles et frappantes à la fois.

Madonna del Loretto by RaphaelLa représentation de Vierge à l’Enfant est évidente par la composition de l’image : Tori est dans une grange, elle porte un porcelet au lieu d’un bébé dans ses bras de manière très maternelle et protectrice tandis que son regard est représentatif de la manière dont la Vierge était figurée dans ces peintures. Ce regard doux et distant à la fois, qui traduit un profond sentiment de sacré, est d’autant plus choquant pour un certain nombre de personnes que sa blouse est grande ouverte et révèle presque son téton gauche tandis qu’elle presse le petit animal contre sa poitrine. L’union du sacré au profane n’avait rien de nouveau en 1996, mais la présence de l’animal a touché un point sensible que la plupart des gens étaient incapable d’articuler. J’ai moi-même été choquée par la réaction de mon père lorsque je lui ai montré la photo. Il n’est absolument pas conservateur ou religieux, il s’y connaît en photographie et apprécie des artistes provocants comme Helmut Newton, mais il a grimacé à la vision de l’image avant de dire, en plaisantant à moitié : « Bah, à chacun son truc ! Mais c’est pas pour moi. » Au départ, je n’arrivais pas à comprendre sa réaction : comment pouvait-il ne pas percevoir le sens de cette image ?

Puis, après avoir lu des essais d’histoire de l’art et d’iconologie pour mon mémoire de master sur les femmes fatales de David Lynch et avoir parcouru les citations de Tori à propos de la photo et sa médiatisation, je crois que j’ai mis le doigt dessus. Au-delà du simple fait que l’image fait référence à une représentation religieuse des plus sacrées de manière provocante – quelque chose d’amplement suffisant pour irriter les chrétiens conservateurs –, ce qui touche le plus les gens, je pense, tient au fait que le bébé humain y est remplacé par un animal, et pas n’importe lequel : un animal de ferme, qui aime les bains de boue et est considéré comme moche et sale. Ce que nous dit la photo, en gros, c’est que nous sommes des porcs : pas de divines petites choses toutes pures mais des êtres vivants rattachés à la terre. Et même si beaucoup de personnes ne s’intéressent pas à la religion ou n’ont pas eu cette éducation, notre civilisation occidentale a été profondément influencée par la religion et ses représentations et l’est encore, à un certain degré.

La plupart d’entre nous avons été allaités par notre mère et le considérons comme une chose parfaitement normale et saine, mais si l’on se penche sur la vision que nous avons des mères… elle n’est pas aussi éloignée de la Vierge Marie que ça, en un sens. Nous nous représentons une mère comme un être pur qui n’est qu’amour, mais penser que son mari lui a embrassé les seins avant qu’elle ne donne la vie ou même qu’elle fera l’amour à son homme juste après avoir allaité son bébé est quelque chose qui rend beaucoup de gens mal à l’aise. Je connais même certains hommes qui sont profondément gênés à l’idée de regarder leur compagne allaiter leur enfant : ils sont incapables de dire pourquoi, mais cela les dégoûte et ils ne peuvent supporter cette vue.

La manière dont la mère de Jésus fut transformée en être asexué par les institutions religieuses n’est évidemment pas étrangère à ce genre de réaction et Tori a souvent abordé le sujet dans ses chansons comme en interview. A propos des références à la masturbation présentes dans « Icicle », où une jeune Tori se caresse à Pâques en pensant à Jésus, elle a fait les commentaires suivants à Hot Press en 1994 :

« C’était mon acte de rébellion, ma manière de m’affirmer envers la force oppressive de la religion qui a toujours poussé les femmes à renier leur sexualité. Le concept est que Jésus-Christ a fait l’expérience de la vie – sous une forme humaine – par le biais du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ce que je n’arrive pas à m’expliquer, c’est comment il a pu téter les seins d’une femme sans salir sa quéquette en ayant des rapports sexuels. Comment est-il supposé faire l’expérience de la vie au niveau de sa bite, bon Dieu ! »

« C’est ce qui montre le déni fondamental de la sexualité par l’Eglise, associé à l’idée que Marie ait pu donner naissance sans "l’avoir fait". C’est absurde. Alors, lorsque je dis que j’ai envie de "le faire" avec Jésus, ce n’est pas simplement que je veux le sexualiser, l’abaisser à notre niveau, je veux insuffler la terre dans ses poumons. Il est venu des Cieux et nous, en tant que femmes, venons de la terre. C’est l’idée de sentir la terre sous ses doigts, la notion de : "si ce sang est sacré, alors bois-le". C’est de ça dont je parle. »

Pour Tori, allaiter le cochon était synonyme de « nourrir la part de refoulé et de honte » [7]qui existe en chacun de nous, ce qui colle au thème de l’album d’une femme explorant sa face cachée. Mais, par-dessus tout, cette photo tient une place particulière dans le cœur de nombreux fans car réunir sexualité et spiritualité, sacré et profane, a toujours tenu particulièrement à cœur à Tori, et cette image est un exemple frappant de la manière dont elle parvient à « marier les deux Marie » (Marie-Madeleine et Marie, la Prostituée et la Vierge) au sein de son œuvre et de son être pour incarner une femme entière et équilibrée ayant apprivoisé son feu et sa part d’ombre.

Le scandale qui a suivi la sortie de l’album l’a plus amusée qu’autre chose et elle n’a jamais éprouvé le moindre regret : « J’en ai pris plein la gueule avec cette photo, sans doute, mais je m’en fiche », a-t-elle écrit dans Piece by Piece. « J’étais morte de rire. Je connaissais le pouvoir de cette image et je savais exactement l’effet qu’elle aurait. »

Pour finir, à propos des réactions extrêmes provoquées par son œuvre, elle a parfaitement résumé les choses dans une interview pour le Georgia Straight en juillet 1996 : « En général, les œuvres métaphoriques provoquent des réactions extrêmes car une grande place est laissée à l’interprétation. Vous savez, je viens d’un milieu fortement théologique, mon père a son doctorat de théologie et ses deux parents étaient pasteurs. Le christianisme n’est qu’une mythologie parmi d’autres – et elle repose sur le mythe des reines de beauté, soyons clairs – donc c’est quelque chose que l’on retrouve en chacun d’entre nous. Que ce soit dans les pubs ou les films Disney, peu importe, les gens se servent de la mythologie pour vous faire ressentir de la culpabilité, de la honte, de la force ou de la peur. Comme je travaille sur cette question, cela irrite les systèmes de croyance des gens. Parfois ils me haïssent à cause de ça, parce que c’est bien plus facile de m’accuser que de reconnaître qu’ils sont des porcs ! »

Anecdotes

De nombreuses personnes se sont posé des questions sur cette séance photo et le cochon au fil des années. Voilà ce que nous savons : toutes les photos de l’album ont été prises à Breaux Bridge en Louisiane, où l’album fut mixé et une partie des titres enregistrés. Une portée de porcelets venait de naître dans la ferme où les séances photos ont eu lieu et celui que porte Tori dans ses bras n’avait que quatre jours à ce moment, et l’équipe l’a appelé Cochon en référence au héros du film Babe qui était sorti sur les écrans en 1995.

Tori a fait les commentaires suivants sur son expérience de shooting avec le petit animal : « Hm, ce jour-là, la petite créature avait quatre jours. Elle est restée avec moi pendant des heures, elle avait peur et faim et hm, elle avait l’air de se sentir bien là où elle était » (JJJ FM - Australie - 26 février 1996).

Est-ce que se faire téter par ce porcelet était douloureux ? – D Tufnell, Hull

« Par moments, oui. C’était bizarre car je ne suis pas folle des animaux. J’ai entendu parler d’une femme, une biologiste marine, qui nageait avec les dauphins et son copain a fini par se rendre compte qu’elle avait une relation physique avec ce dauphin. Et cela n’avait rien de bestial ou d’un truc de taré sur le Web. Lorsque j’allaitais ce cochon, j’éprouvais le désir de protéger, d’être une mère. Je n’étais pas encore enceinte à l’époque, mais j’ai fait une fausse couche peu de temps après » (Q, janvier 2004).


[1On the Street, January 1996.

[2Baltimore Sun, January 1996.

[3Piece by Piece, p. 281.

[4Piece by Piece, p. 280.

[5Jean-Marie Pontévia, “Vénus et Diane : Les filiations profanes de la figure de la Vierge à l’époque de la Renaissance“ in La Peinture, masque et miroir, Bordeaux, Editions William & Blake Co, 1993, pp. 33-62.

[6Ibid, p. 39.

[7Shift Magazine, avril 1996.