Description de l’album & analyse

Midwinter Graces

samedi 1er octobre 2011, par Cécile Desbrun

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Moins de six mois après la sortie de son 10ème album studio, Abnormally Attracted to Sin et en plein milieu d’une tournée mondiale, Tori Amos gratifia fans en novembre 2009 d’un 11ème album, qui n’est autre qu’un album saisonnier, le premier de sa carrière. Surprenant de la part d’une artiste (fille de pasteur Méthodiste) qui s’est toujours attachée à critiquer, souvent de manière subversive, les institutions religieuses et celle dont fait partie sa famille plus particulièrement ?

Mais ce serait oublier que miss Amos n’est jamais là où on l’attend et aime particulièrement relever les défis. Avec Midwinter Graces, il s’agissait d’éviter l’écueil propre aux albums de Noël publiés par des artistes populaires chaque année : des reprises d’airs connus et conventionnels exécutés d’une manière tout aussi conventionnelle. Genre commercialement juteux mais mal aimé des critiques, pour ne pas dire raillé, l’album saisonnier peut se révéler être un véritable casse-pipe artistique pour plus d’un artiste. Et c’est Doug Morris, le boss d’Universal Music, 70 ans et de confession juive, qui a lancé ce défi à la chanteuse en mars 2009, alors qu’elle commençait la promotion de son 10ème album.

Le mentor de Amos pensait qu’elle était la mieux placée pour enregistrer un tel album à cause du point de vue critique qu’elle porte sur la religion, justement. "Si tu le fais, débarrasse-moi de tous ces bla-bla de ’Roi d’Israël.’ Je suis Juif et j’adore ces chansons, mais toutes ces références religieuses me rendent dingues" lui a dit Morris, rapporte Tori.

L’artiste fit alors un parti pris original : elle a choisi des chansons traditionnelles (dont certaines très anciennes) en les mélangeant parfois pour faire un seul titre et a réécrit, parfois de manière assez importante, les paroles de celles-ci pour en enlever le contenu trop daté et conservateur. Les arrangements, tous signés par elle, modifient également de manière parfois radicale les mélodies de ces titres. L’idée étant que l’album ne s’adresse pas uniquement aux chrétiens mais à tout le monde. D’où des cordes et une manière de chanter arabisante sur des titres mentionnant les rois mages, qui viennent de l’Est justement ("Star of Wonder"), ou la rose ("Holly, Ivy and Rose"), autre symbole oriental. L’album comporte également cinq compositions originales de Tori.

Par ailleurs, cette musicienne érudite a révélé avoir découvert dans le livre The New Oxford Book of Carols, qui retrace l’histoire et les différentes évolutions des cantiques anglo-saxons, que la plupart de ces chants étaient en fait originellement des chansons de bar ou de marins britanniques que l’Eglise Anglicane s’est appropriée (en les réécrivant) pour mieux véhiculer son idéologie. "En y réfléchissant, j’ai fait la même chose qu’eux [avec ce disque]," s’amuse-t-elle. "Donc je me suis vraiment intégrée à cette merveilleuse tradition qui consiste à mettre en avant un point de vue sur l’époque à laquelle ces chansons sont interprétées. (riant) Je vous avouerais que mon point de vue est sans doute plus proche de l’original que de celui que les Méthodistes en ont probablement tiré." Ce parti pris de lier passé et présent par la musique se retrouve directement au coeur des morceaux.
Alors pourquoi Midwinter Graces ("Grâces mi-hivernales" littéralement), au fait ? Eh bien, tout simplement parce-que, dans sa volonté de ne pas faire nécessairement un album religieux, Tori Amos a préféré prendre comme concept central non pas la naissance du divin enfant mais le solstice hivernal, célébré bien avant Noël et symbolisant la renaissance de la lumière dans les ténèbres. Un rite païen basé sur la nature et le cycle des saisons et qui est à même d’englober toutes les croyances. Un thème qu’elle avait en fait déjà abordé, comme en prélude, dans sa b-side "Garlands" en 2005. Ainsi, pas une seule fois le mot christmas n’est prononcé. Dans la plupart des chansons, elle le remplace par le terme "midwinter."

Et si Tori a laissé un certain nombre de références au christianisme et à Jésus ("What Child, Nowell", "Jeanette, Isabella" ou "Emmanuel"), c’est qu’elle considère le Noël chrétien comme une des traditions représentées dans l’album, les "Il est le Sauveur de l’humanité" ou "Il est mort pour vous" en moins. D’où cette pochette au kitsh assumé (les photos à l’intérieur du livret sont du même ordre) où, les bras presque en croix, flottant en plein ciel, la chanteuse substitue au Dieu masculin omnipotent l’image d’une femme-déesse en contact avec les éléments. Dame Nature en somme, ou "the Great Mother" comme l’appellent les Indiens d’Amérique, dont descend en partie Tori.

Et musicalement, alors ? Tandis que généralement album de Noël rime avec cucuteries, ici il n’en est rien. L’album est réellement inspiré, les morceaux mettent en avant le piano et les arrangements sont beaux et subtils, avec un magnifique travail effectué sur les cordes (merci John Philip Shenale). Une bonne partie des titres s’inspirent clairement de la musique classique, une touche de baroque en plus. C’est le cas, en particulier, de « Candle : Coventry Carol » et « Winter’s Carol ». Cette dernière est le premier extrait de la comédie musicale de Tori The Light Princess qui débutera prochainement sur les planches et qu’elle a développée en compagnie du dramaturge Samuel Adamson pour le Théâtre National de Londres. Ce titre fait clairement partie de ses chefs d’œuvre et démontre, si besoin en était, qu’elle n’a rien à envier aux compositions anglo-saxonnes des XIIème, XIVème ou XVIIIème siècles qu’elle s’est réappropriées.

Elle a également invité un big band pour « Pink and Glitter », un morceau dans l’ambiance rétro des standards américains des années 50 tandis que "Snow Angel", avec son orchestre à cordes et ses notes simples et envoûtantes au piano rappelle une ambiance subtilement russe.

Bien que son concept soit original, Midwinter Graces est un vértable album saisonnier au sens où toutes les chansons évoquent musicalement l’hiver. Mais, à l’exception de carillons sur « What Child, Nowell » ou « Star of Wonder », les chansons ne sonnent pas vraiment Noël sous le sapin et peuvent s’écouter à n’importe quel moment de l’année.

La voix de Tori surprend également : sur des titres comme "Candle : Coventry Carol", « Emmanuel » ou "Winter’s Carol", la chanteuse fait une utilisation quasi-lyrique de sa voix, ce à quoi elle ne nous avait pas habitués elle qui, d’habitude, se soucie peu de ses débordements vocaux (c’est même un de ses traits distinctifs, avec lesquels elle joue) et ne possède pas nécessairement une amplitude vocale digne d’une soprano.

Bien entendu, en tant que fille de pasteur ayant passé une bonne partie de sa jeunesse à l’église, Noël est aussi et surtout une affaire de famille pour Tori Amos. Des titres comme "A Silent Night With You", "Pink and Glitter", "Our New Year" ou la b-side "Comfort and Joy" rappellent que Noël est aussi bien source de joie lorsqu’on passe les fêtes en famille que de solitude lorsque les personnes aimées ne sont pas ou plus à nos côtés et l’artiste a convié deux invitées de choix pour chanter avec elle sur deux titres traditionnels : sa nièce, Kelsey Dobyns (sur "Candle : Coventry Carol") et sa propre fille, Natashya Hawley, neuf ans à l’époque ("Holly, Ivy and Rose").

La petite Tash s’en sort fort bien en chantant quelques paroles en réponse à sa maman et tandis que Kelsey, 17 ans à cette époque, surprend par la maturité et l’ampleur de sa voix. A tel point que la distinction entre la voix de la nièce et celle de la tante est parfois dure à faire, Kelsey aillant la voix d’une jeune Tori. Et pour l’anecdote, l’ange que l’on voit au dos de la pochette et dans certaines photos du livret n’est autre que Casey Dobyns, le neveu mannequin de Tori.

Alors que Midwinter Graces aurait pu n’être rien de plus qu’un « disque bonus » pour les fans, il s’agit véritablement d’un album de Tori Amos à part entière, qui eut une influence sensible sur l’étape suivante de sa carrière. Encouragée par l’enthousiasme des fans, elle a sorti en septembre 2011 son premier album sur le label classique Deutsche Grammophon, Night of Hunters. Un cycle de chansons centré autour du piano inspiré de thèmes classiques des 400 dernières années et le premier de ses albums à ne comporter aucune basse, batterie ou guitare mais un quartet à cordes et des instruments tels que le basson, la clarinette ou la flûte.