Analyse de chanson

Yes, Anastasia

jeudi 24 avril 2014, par Cécile Desbrun

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“Ce qui est drôle, c’est qu’Anna Anderson, qui prétendait être Anastasia, est morte dans les années 80 très près de l’endroit où je jouais, à une heure et quelque de route. Mon sentiment était qu’Anna Anderson était vraiment Anastasia Romanov. Elle a toujours essayé de le prouver et beaucoup de gens la croyaient, et d’autres ne voulaient pas la croire, à cause de ce que cela aurait signifié.” (B-Side, Avril/Mai 1994)

“Elle m’a dit : "Non, tu dois tirer quelque chose de cela, il y a là-dedans quelque chose avec lequel tu dois faire la paix." Et cette nuit est venue, où elle m’a doucement chanté les paroles ’We’ll see how brave you are’ ("Nous verrons à quel point tu es courageuse") et cela résumait vraiment tout l’album. C’est venu avant tout le reste. Et chaque fois que je chante ce refrain, "Nous verrons à quel point tu es courageuse", cela signifie tant de choses différentes pour moi. C’est une part de moi, de mon esprit qui dit au reste de mon être :"Si tu veux vraiment relever un défi, confronte-toi à toi-même.""’ (B-Side, Avril/Mai 1994)

Tori a trouvé l’inspiration pour écrire “Yes, Anastasia”, la dernière chanson d’Under the Pink, lors des répétitions pour le spectacle qu’elle a donné à Richmond, en Virginie, le 14 septembre 1992. Elle avait mangé de mauvais fruits de mer dans un restaurant et se sentait mal lorsqu’elle eu soudain l’idée de parler d’Anastasia Romanov, la plus jeune des filles du tsar Nicolas II de Russie, qui fut assassiné avec toute sa famille et ses serviteurs le 17 juillet 1918 par les forces secrètes de la police bolchévique.

La tombe cachant neuf des onze corps ne fut retrouvée qu’en 1979 (et seulement fouillée en 1991) et des rumeurs concernant la possible survie d’Anastasia ou d’autres membres de la famille ne tardèrnt pas à se répandre après le massacre. En 1920, une femme qui se présentait sous le nom d’Anna Anderson fut retrouvée dans un établissement psychiatrique de Berlin et, comme elle refusait de révéler son identité, le bruit courut qu’il s’agissait de Tatiana (l’une des filles du tsar), mais elle révéla qu’elle était Anastasia. Parmi les nombreuses femmes prétendant être Anastasia, Anderson était la seule à être prise au sérieux par les membres de la famille Romanov et leur cercle intime, ainsi que des scientifiques et historiens, mais la vérité sur son identité ne put jamais être établie de son vivant. Ses dires furent par la suite disqualifiés par des tests ADN en 1994 puis 2009. Anderson est morte en 1984 à Charlottesville en Virginie, près de Richmond où Tori jouait cette nuit de septembre 1992.

Tori a beaucoup romancé la manière dont l’inspiration pour la chanson lui était venue à l’époque, en disant qu’elle ne connaissait pas grand chose sur Anastasia and n’avait presque rien lu sur elle lorsqu’elle reçu la visite de son "fantôme". Maintenant, nous savons tous que Tori considère ses chansons comme des entités vivantes possédant une identité propre qui viennent lui tapper sur l’épaule pour qu’elle les traduisent dans un langage sonore. C’est une façon allégorique pour elle de parler de son processus créatif et de l’inspiration. C’est une manière de dire, aussi, qu’elle est une artiste au service de son art plutôt qu’une Créatrice auto-suffisante capable de créer n’importe quoi s’en s’inspirer de ce qui l’entoure. Elle se sent humble vis-à-vis de son art et pense qu’il est important pour les artistes de sentir qu’ils sont une part de la création et non la Création elle-même, afin de ne pas devenir de parfaits mégalomaniaques. Cela va également avec sa manière de regarder la vie et la condition humaine : son grand-père maternel était d’origine Cherokee et la spiritualité amérindienne a eu un grand impact dans sa vie et son système de pensée. Ainsi, elle croit en un Grand Esprit : la création et le sacré sont partout, dans la nature et en chacun d’entre nous, nous sommes tous connectés les uns aux autres, etc.

Donc, lorsqu’elle parle de "recevoir la visite" d’une chanson ou d’une autre entité, c’est sa manière d’expliquer cette chose mystérieuse et intangible qu’est l’inspiration, tout en décrivant ce que cela lui fait d’avoir cette soudaine poussée qui la presse d’aller à son piano pour composer une chanson. Elle a toujours été une compositrice qui écrit régulièrement des chansons d’un seul trait, ce qui lui donne l’impression que la chanson s’est en quelque sorte écrite toute seule. Pourtant, les gens ont souvent du mal à comprendre cela et choisissent d’interpréter ses paroles au sens littéral. De manière assez surprenante, un certain nombre de fans ont fait de même en entendant cette anecdote et ont fermement cru qu’elle prétendait avoir reçu la visite d’un fantôme sous l’effet de la fièvre.


[1Le cours de Tori sur la créativité à UCLA, 27 février 1995.

[2The Baltimore Sun, 30 janvier 1994.

[4B-Side, Avril/Mai 1994.

[5B-Side, Avril/Mai 1994.

[8BAM, March 11, 1994.