Analyse de chanson

Parasol

mardi 4 octobre 2011, par Cécile Desbrun

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Premier titre de l’album, « Parasol » fait référence au dessin du pointilliste Georges Seurat, Femme assise à l’ombrelle, qui est en fait une étude au crayon pour sa célèbre peinture Un dimanche après-midi sur l’île de la Grande Jatte, qui met en scène de nombreux personnages, dont une femme assise sur l’herbe et tenant une ombrelle au-dessus de sa tête. Contrairement à d’autres personnages féminins également représentés avec une ombrelle, nous ne pouvons distinguer les traits de son visage, seulement sa silhouette corsetée coiffée d’un chapeau. Il émane d’elle un sentiment de mystère qu’elle communique au tableau, puisqu’elle se trouve presque au centre du cadre et en constitue donc quasiment le point focal.
Georges Seurat, A Sunday Afternoon On La Grande Jatte
Tori a révélé à Word Magazine en février 2005 qu’elle avait trouvé la peinture dans un livre d’art sur l’impressionnisme. « Je me suis sentie attirée par cette image et j’ai commencé à penser aux femmes victoriennes et à certaines femmes d’aujourd’hui, le genre de personnes qui ne veulent pas intimider leur partenaire et se laissent rabaisser pour que l’autre se sente sûr de lui. » Tori a toujours évoqué dans ses chansons la façon dont les femmes sont humiliées et réduites au silence dans notre société patriarcale, y compris de nos jours où les femmes ont bien plus de liberté que quelques siècles ou même décennies plus tôt. L’influence du christianisme étant très importante aux États-Unis, elle avait déjà établi quelques parallèles avec l’ère victorienne britannique sur ses précédents albums, mais « Parasol » est peut-être son premier commentaire explicite sur cette époque dans son œuvre.

Seated Woman With a ParasolLa chanson se concentre principalement sur la manière dont une femme dissimule ses sentiments et sa personnalité véritables afin de ne pas être punie pour être ce qu’elle est au sein d’une relation. Dans une interview pour Paste en février 2005, Tori a expliqué que « si une femme se retrouvait à la rue à l’époque victorienne, sa seule option était de devenir une prostituée ». Ces femmes devaient donc se créer un masque et donner l’impression de se soumettre aux traditions de leur entourage pour éviter qu’une telle chose ne se produise. « J’aime l’idée qu’une femme moderne d’aujourd’hui puisse s’identifier à la femme assise à l’ombrelle », a écrit Tori dans une entrée de journal postée sur son site officiel en 2005. « Car même si notre femme a un compte en banque, un travail et n’est pas obligée d’épouser qui que ce soit, elle a cette relation qu’elle ne veut pas perdre d’un côté, mais elle réalise également que c’est nécessaire car elle ne se sent pas appréciée à sa juste valeur par cette personne. Elle réalise qu’elle doit faire face à cette situation. »

Beaucoup de gens ont eu tendance à interpréter cette chanson uniquement du point de vue d’une relation amoureuse mais cela est assez réducteur étant donné qu’elle peut évoquer toutes sortes de relations où une personne ne se sent pas respectée : cela pourrait être une romance comme une relation professionnelle, ou tout autre cas de figure. En écoutant la chanson, on ne peut également s’empêcher de penser à la façon dont Tori maquille des événements personnels dans ses compositions en recourant à divers personnages, métaphores ou points de vue, de sorte qu’on ne puisse pas vraiment déterminer où elle se cache dans une chanson ou ce qui l’a poussée à l’écrire. Ce qu’elle a écrit à propos de « Parasol » dans son autobiographie Piece by Piece tend à valider ce point :

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Photo by Kate Turning for Keyboard Magazine, July 05

« Parfois, lorsque je suis à l’affût de nouvelles chansons, je m’immobilise complètement et je me rends compte que dans la "vraie vie" je me sens parfois traquée, moi aussi. "Parasol" est née de ce sentiment. (…) Je vois toujours la peinture qui est venue à moi il y a quelques semaines par le biais d’un livre d’art et m’a attirée dans sa page pour me faire entrer dans l’image elle-même. Femme assise à l’ombrelle est devenue mon ange gardien et elle me protège encore lors de périodes de conflit accrues – que cette énergie épuisante et dévorante vienne d’une force interne ou externe. "Parasol" est mon amie et je lui fais confiance.

Je me souviens que je me représentais les chansons sous forme de tableaux quand j’étais petite. Le seul endroit où les gens ne pouvaient pas m’atteindre était dans mes chansons. C’étaient mes peintures sonores, où je relevais des événements véridiques, les sauvegardais et les archivais en les transformant en symboles, notes, mélodies et rythmes, respiration – il me semblait que même mon chewing-gum avait une base rythmique. Personne (qui que ce soit) n’aurait pu m’en extraire. Parfois je n’arrivais pas à m’extraire moi-même. »

Après le succès de Little Earthquakes en 1992, qu’elle a comparé à un « journal intime » en raison de ses paroles clairement autobiographiques, elle a en effet ressenti le besoin de « se couvrir » sur son deuxième album, Under the Pink, qui contient de nombreuses paroles cryptiques (« Cornflake Girl », « Space Dog ») et des chansons à personnages où de multiples noms sont cités (« Pretty Good Year », « The Wrong Band »). Bien sûr, il y a toujours des titres très personnels comme « Baker Baker » ou « Icicle », mais dans l’ensemble, on ne peut pas qualifier l’album de « disque autobiographique ». Tori a plutôt choisi de le voir comme une « peinture impressionniste ». Et après Boys for Pele (son album de rupture), la plupart de ses opus suivants ont perpétué cette veine narrative à personnages, parfois opaque, bien que chaque disque contienne des titres autobiographiques qu’elle a commentés comme tels.

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Photo by Kate Turning for Keyboard Magazine, July 05

Mais, afin de protéger sa vie privée et son cercle intime, elle a choisi d’être « plus proche d’une illusionniste que d’une biographe ou autobiographe », comme elle l’a révélé à Little Blue World dans leur numéro du printemps 2007. « Peut-être que je veux que l’on pense que je m’éloigne de l’intime », a-t-elle déclaré dans la même interview lorsque Liz Garlinge lui a fait remarquer que ses derniers albums semblaient s’éloigner de son vécu pour refléter davantage une certaine vision du monde. « Lorsque vous êtes exposé, vous devez faire des choix. En tant qu’auteur, j’ai fait le choix de dissimuler qui je suis dans certaines chansons. De sorte que même des amis proches seraient incapables de dire que je parle d’eux ou même de moi. Si tout le monde était persuadé que j’écrivais constamment sur eux, les gens seraient beaucoup plus méfiants à mon égard et je ne veux pas vivre ainsi. » Elle a alors choisi de devenir une « observatrice » étudiant les choses à distance (en apparence du moins, cela étant loin d’être entièrement vrai, même sur ses disques plus récents) afin de se préserver… et c’est exactement ce que la « femme assise à l’ombrelle » de sa chanson fait.

Et celle-ci prend une signification bien plus large et riche (bien plus intéressante que la seule interprétation basique « c’est la fin d’une histoire d’amour compliquée ») si l’on considère la période à laquelle Tori l’a composée. En effet, sept mois après la sortie de Scarlet’s Walk, Polly Anthony, la présidente d’Epic Records et la raison principale pour laquelle Tori avait signé avec le label, quitta la compagnie. Même si Tori a toujours gardé sa langue dans sa poche sur ses rapports avec les dirigeants du label suite au départ d’Anthony, elle a sous-entendu en 2007 que les gens à la tête de la compagnie durant sa période Beekeeper étaient « des financiers ».

Elle a ainsi confié lors de son interview pour Gay & the Night (24 avril 2007) : « Bien sûr que cela a de l’importance de savoir qui sont les gars à la tête du label. Car s’ils n’apprécient pas la musique, s’ils n’ont pas de respect pour ce qu’un artiste crée, ou ce qu’est la musique alors… cela a de l’importance. (…) Il y a eu un vrai changement de personnel. Il y avait quelqu’un là-bas au moment de Scarlet’s Walk qui était super, Polly. Et cela n’a pas duré, elle est partie. Puis il n’y avait plus personne, pas vraiment [Anthony ne fut pas remplacée tout de suite ; la compagnie était alors dirigée par le président de Sony et ses représentants, ndlr]. Il y avait des financiers, durant ma période Beekeeper. Alors, en y repensant, si vous faites fonctionner vos neurones, vous pouvez comprendre ce qui s’est passé. Et cela m’a vraiment fait chier. Lorsque vous soumettez une musique qui vient de vos tripes, de votre âme, et qu’il y a des gens qui ne sont pas là parce qu’ils aiment la musique, cela peut vous faire réagir. » Elle a alors réagi en ne laissant personne du label entendre American Doll Posse et en engageant des directeurs artistiques et le photographe suédois Blaise Reutersward de son propre chef. Elle ne délivra le disque au label que lorsque tout (la musique, l’artwork…) fut finalisé.