Analyse de chanson

Blood Roses

mardi 6 septembre 2011, par Cécile Desbrun

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« "J’ai rasé chaque endroit où tu es passé." J’ai commencé à vraiment vivre ces chansons lorsque nous nous sommes séparés. Le vampire en moi est apparu. Vous devenez un vampire émotionnel et vous appliquez du rouge à lèvres pour que personne ne remarque le sang que vous avez aux coins des lèvres. » (Chicago Tribune, 16 janvier 1996)

« Blood Roses », le second titre de Boys for Pele, est en fait la première chanson à avoir été écrite pour l’album en mai 1994 (au moment de la rupture avec Eric Rosse) et, selon Tori, il devait s’agir du premier titre de l’album avant qu’elle ne compose « Beauty Queen/Horses » (Musician, mai 1996). Joué principalement au clavecin (bien que le Bösendorfer soit présent), il s’agit d’un titre majeur de l’album (aussi bien musicalement que thématiquement) qui « élève Boys for Pele  » selon les propres termes de Tori dans le livret de A Piano.

Musicalement, la présence du clavecin, avec ses sonorités médiévales (mais aussi tranchantes que des lames de rasoir, ce qui atténue cet aspect moyenâgeux) permet à l’artiste de retracer sa généalogie, de l’Irlande, en Europe (elle a des racines irlandaises et écossaises par son père) au Nouveau Monde, ses ancêtres ayant accosté sur les collines de Virginie en même temps que les colons. Ses grands-parents paternels étaient tous deux pasteurs confédérés et Tori a maintes fois évoqué ses conflits avec sa grand-mère sur des questions religieuses. Ainsi, l’idée derrière la musique était vraiment de retracer l’arrivée du christianisme dans sa vie mais également dans celle de l’histoire de l’Amérique. D’où sa décision d’enregistrer la plupart des morceaux dans une église irlandaise située à Delgany, avant de partir mixer l’album à la Nouvelle Orléans en Louisiane, l’un des plus grands symboles de l’Amérique Sudiste (Tori étant, bien entendu, une pure fille du Sud). « Je suivais une descendance aussi bien musicalement que géographiquement ; je voulais étudier comment la religion et la musique étaient parvenues au Nouveau Monde », Tori a-t-elle expliqué dans le livret de A Piano. « Remonter l’arbre généalogique du piano jusqu’au clavecin faisait partie de ce concept. »

Thématiquement, « Blood Roses » apparaît comme un contre-point frappant à « Me and a Gun » au sens où l’artiste y devient sa propre victime.
La colère est palpable dans la chanson (Amos jouant, de plus, de manière très tranchante sur un clavecin relié à des amplis Marshall) ; cette fois-ci, le but n’est pas de cicatriser les plaies mais de les saigner à blanc. Le symbole des « roses sanglantes » est aussi sexuel que vital : en devenant une esclave sexuelle et par le biais du sang, c’est comme si Tori s’ouvrait métaphoriquement les veines, permettant aux hommes de venir la vider de cette substance vitale qu’elle laisse dégouliner au sol. L’arme, ou plutôt les épines, ne sont pas orientées contre cet « amant démoniaque » qui lui suce le sang mais contre elle-même, le véritable agresseur. Tori a révélé en interview que la chanson lui avait permis de prendre conscience qu’elle avait « délibérément choisi de laisser les hommes déféquer [sur elle]. » « Je voulais consciemment être à la merci des hommes dans ma vie. Je voulais me sentir… dominée. Pourquoi ? »

En ce sens, des phrases telles que « he likes killing you after you’re dead » (« il aime te tuer après que tu sois morte ») sont assez représentatives de cette intégrité sacrifiée de plein gré. Il s’agit d’une expérience terrifiante, au même titre que celle de « Me and a Gun », à la différence près que le choc et la terreur résident dans la prise de conscience que cette femme est devenue son propre bourreau « tranchant la flûte de la gorge de l’imbécile », l’imbécile étant la partie soumise de son être qu’elle refuse d’affronter, la réduisant au silence, mais qu’elle ne peut ignorer. « Blood Roses » devient alors le constat qu’elle n’a pas arrêté d’être une victime après avoir écrit « Me and a Gun » mais qu’elle est toujours en lutte contre elle-même et a besoin de faire la paix avec ses démons. La chanson pourrait être perçue comme une description puissante des problèmes émotionnels qu’une femme peut rencontrer avec avoir été sexuellement agressée, mais, contrairement à « Me and a Gun », les paroles ne se concentrent pas ouvertement sur le sujet du viol et sont à même de trouver une résonance chez les femmes (ou les hommes) à un niveau plus large. Néanmoins, on peut y voir un lien avec le déni et la colère refoulée que Tori avait précédemment révélé avoir ressenti suite à son viol dans les années 80. « […] au Nouveau-Mexique [où elle a enregistré Under the Pink, ndrl], j’ai finalement réalisé que je devais assumer le fait que l’homme qui m’avait violée ne me freinait plus dans ma vie et que j’étais l’unique responsable. Mais, encore aujourd’hui, il y a une partie de moi qui est incapable de s’ouvrir depuis que j’ai écrit "Me and a Gun" » (Hot Press, 23 février 1994).

Elle a également précisé durant la promotion de Boys for Pele qu’elle avait eu plusieurs aventures avec des hommes pendant la tournée d’Under the Pink, suite à sa rupture avec Eric Rosse. Ces amants n’étais pas forcément bons pour elle mais elle voulait se « nourrir de leur sang, de leur feu », cette puissante essence qu’ils dégageaient et qu’elle ne pensait pas posséder. « J’ai franchi de nombreux gouffres avec cet album, à la fois en tant que compositrice, musicienne et femme », a-t-elle révélé au New Musical Express en décembre 1995. « Jusqu’à présent, je ne m’étais pas autorisée à explorer la partie de ma personnalité qui pouvait se montrer vicieuse et décadente. Je parle d’une véritable soif de sang, du désir de vivre à travers les hommes, qu’ils aient accès à leur part d’ombre ou pas. Parfois, j’ai l’impression que les femmes ressentent le besoin d’être salies tout en continuant à négocier leur contrat. Rien n’était jamais assez pour moi : pas assez de disques vendus, pas assez de célébrité, d’hommes ou de femmes. » Ce qui est aussi enivrant que dangereux puisque cette position donne l’illusion à la personne d’être dans une situation de pouvoir. « Vous savez bien que vous ne gagnerez pas en force ou en apaisement en suivant cette voie-là. Mais vous devenez accro et vous ne pouvez pas vous empêcher de la suivre quand même. Tout ce que vous savez, c’est que vous avez besoin de vous nourrir d’une énergie extérieure car vous n’êtes pas capable de la trouver en vous » a confié Tori au magazine Musician.

La chanson parle de la manière dont une femme devient une esclave consentante du désir des hommes à cause de la culpabilité (souvent refoulée) que de nombreuses femmes ressentent à l’idée d’être des sujets désirants et non de simples objets ; mais, à un niveau plus large, il y est également question du « vampirisme émotionnel » que Tori avait évoqué en interviews (et qui a souvent été pris, à l’époque, pour une simple pose d’excentrique). « Blood Roses » est l’une des chansons les plus rageuses de Boys for Pele et Tori a avoué au Chicago Tribune en janvier 1996 que la « furie » qui se dégageait de la chanson l’avait « forcée à prendre du recul » au moment où elle l’a écrite.

« ["Blood Roses"] est très consciente d’une chose à laquelle je ne m’étais pas confrontée : la colère confiante » Tori a t-elle expliqué à Musician. « La colère exprimée avec foi. Je pense qu’elle est venue me rendre visite pour me permettre d’explorer cette partie de moi que j’avais refoulée. Il y a une véritable stigmatisation autour de la colère féminine. Vous devenez tout de suite une hystérique au lieu d’admettre qu’on ait pu vraiment vous mettre hors de vous et que vous choisissez de l’exprimer librement. J’essaie de me servir de ma compassion - la passion dans sa forme la plus pure - pour pouvoir explorer ces "aspects sombres" de la Femme : la colère, le pouvoir, la destruction, la manipulation, tout ce qui contribue à taxer une femme "d’hystérique. " Le but est de leur conférer un équilibre, celui qui existe entre la création et la destruction. » Revendiquer une sexualité équilibrée et épanouissante doit alors passer par l’exploration de cette féminité disloquée, afin de laisser s’échapper les démons intérieurs. En ce sens, la chanson, tout comme l’album dans son ensemble, peut être comparée à un exorcisme.

Il est intéressant de noter que deux autres « roses sanglantes » existent dans les arts : la première est un film de Roger Vadim tandis que la seconde n’est autre qu’un tableau du célèbre peintre surréaliste Salvador Dali.

Blood and Roses de Roger Vadim (Et mourir d’aimer en V.F.) est un film de vampires de 1960 assez réputé qui raconte l’histoire d’une belle jeune femme, Camilla, qui est amoureuse de son meilleur ami d’enfance qui est sur le point d’épouser sa fiancée. Elle se retrouve possédée par l’esprit d’une de ses ancêtres, qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau. La légende veut que cette femme qui vivait au 17ème siècle était devenue un vampire et avait assassiné au moment de leurs noces les fiancées successives de l’homme qu’elle aimait de son vivant. Par une curieuse coïncidence, l’homme dont Camilla est amoureuse n’est autre que le descendant de l’homme qu’aimait la vampire. Possédée par l’esprit de la créature vengeresse, Camilla tue les habitants de la ville où elle vit. Elle est incapable de se souvenir de quoi que ce soit lorsqu’elle reprend conscience le matin, mais elle commence à craindre le soleil et à entendre de la musique du 17ème siècle. Ses voisins ne savent pas vraiment si elle a perdu la tête ou si elle est réellement sous l’emprise de la vampire mais lorsqu’elle s’enfuit à la fin, la falaise où elle se tient est dynamitée et elle s’empale sur un morceau de bois et meurt. La fin révèle que l’autre femme, Georgia, qui a réussi à épouser l’homme qu’elle aime, est à présent sous l’emprise de la vampire lorsqu’une rose rouge fane comme par magie dans sa main et disparaît.

Blood and Roses (qui s’inspirait manifestement du chef d’œuvre de 1958 d’Hitchcock, Vertigo, pour l’obsession et la fascination morbide de l’héroïne pour une ancêtre tragiquement décédée), au-delà de son titre, partage une similitude avec la chanson de Tori Amos par son thème au sens où le vampirisme féminin sert de métaphore au désir obsessionnel et auto-destructeur qu’une femme éprouve pour des hommes qu’elle ne peut ou ne devrait pas avoir. Dans le film, Camilla est un personnage passif qui désire en silence son meilleur ami et ne veut pas reconnaître la colère et la jalousie qui l’habitent. Ce qui en fait un parfait vaisseau pour l’esprit vengeur de la vampire qui s’apprête à l’engloutir. Tori n’a jamais cité ce film parmi ses influences pour la chanson (mais il faut rappeler qu’elle est la première à dire qu’elle ne révèle jamais tout sur ses chansons et ses influences, qu’elle tient parfois à garder pour elle) et il pourrait s’agir d’une simple coïncidence puisque les roses et le sang sont des symboles très communs des films de vampires. Quoi qu’il en soit, il est intéressant de noter que les deux œuvres utilisent un symbolisme assez similaire.

Cependant, j’admets qu’après avoir vu le film, j’étais dans un premier temps troublée car l’ami d’enfance de Camilla possède des chevaux et lorsqu’ils étaient plus jeunes, ils avaient l’habitude de les chevaucher ensemble. Ces animaux sont utilisés comme des symboles de leur relation passée. Comme la première chanson de BFP, qui précède « Blood Roses », se nomme « Horses » (chevaux) après la courte introduction de « Beauty Queen », cela m’a fait tiquer avant de me dire que les chevaux sont également assez communs dans les films de vampires et qu’il n’y avait rien de spécifique qui indiquerait que le film aurait pu influencer Tori. Lorsque la falaise est dynamitée par l’armée à la fin, j’étais un peu au bord de la paranoïa (« aussi longtemps que ton armée restera parfaitement immobile » - « Horses ») mais en fin de compte, les chansons ne font pas directement référence au film et les divers éléments sont un peu trop ténus pour être certain que Tori connaissait le film ou pas, bien que cela puisse sembler probable.

Les roses sanglantes (le nom Bleeding Roses est communément employé en anglais pour le tableau, bien que la traduction littérale du nom français soit « blood roses » ou « bloody roses ») de Salvador Dali (1930), par contre, apparaît comme une influence très probable, bien que Tori (qui avait souvent revendiqué, à l’époque d’Under the Pink et Boys for Pele, l’œuvre du surréaliste comme l’une de ses plus grosses influences dans le domaine des arts visuels) n’ait jamais parlé de ce tableau. La dimension sexuelle et l’automutilation métaphorique (« j’ai rasé chaque endroit où tu es passé », « tu as tranché la flûte de la gorge de l’imbécile ») présentes dans la chanson sont illustrées de manière frappante dans la peinture de Dali, qui montre une femme blonde ressemblant à Vénus dont la chair est transpercée par des roses rouges qui sortent de son ventre. Du sang dégouline des fleurs et tombe dans le désert.

La peinture peut rappeler la Vénus des médecins (1781), un modèle de cire nommé après la Déesse de l’Amour et qui était utilisé en cours d’anatomie. Le ventre du mannequin s’ouvre pour révéler tout son organisme, et chaque organe peut être retiré. Plusieurs essais furent écrits dans le domaine de l’histoire de l’art sur la représentation duale de Vénus dans les arts à travers les siècles et durant la période de la Renaissance en particulier.

Ouvrir Vénus de Georges Didi Hubermann (Ed.Gallimard, 2002) s’intéresse à ce sujet particulier et analyse comment la nudité de Vénus (ou de figures féminines lui ressemblant) était montrée dans ces représentations comme ambivalente, belle mais cruelle, qu’il s’agisse de la clairement repoussante Vénus des médecins (Venere de’ medici en italien) ou de la jeune femme d’apparence douce et belle de La naissance de Vénus de Sandro Botticelli (1484). Dans tous ces exemples, la femme est à la fois un objet de désir et de répulsion, une séductrice dont la beauté et la nudité inspirent la fascination mais aussi la crainte.

La chanson de Tori se focalise beaucoup sur le corps de la narratrice, au travers d’une imagerie très graphique. Comme dans la peinture de Botticelli Histoire de Nastagio degli Onesti (1482-1483), en un sens, le corps de cette femme est condamné à être massacré encore et encore au travers de ses relations destructrices avec les hommes. Si Boys for Pele parle « d’une femme qui descend dans l’inconscient pour y trouver des fragments et les remonter à la lumière », d’après ce que Tori avait dit au Baltimore Sun lors d’une interview en janvier 1996, « Blood Roses » évoque différentes parties du corps qui sont comme disloquées, pour prendre une image, comme en témoigne les terrifiantes paroles “when chickens get a taste of your meat” (« lorsque les poulets goûtent à ta viande ») et “when he sucks you deep/sometimes you’re nothing but meat ” (« lorsqu’il te suce bien profond/parfois tu n’es rien d’autre que de la viande »).

Le premier passage trouve plus que probablement son origine dans Possessing the Secret of Joy d’Alice Walker, un roman que Tori avait cité comme l’une des influences de sa vision des femmes contrôlées par le système patriarcal et se trahissant mutuellement dans « Cornflake Girl. »
Le livre raconte l’histoire d’une fille en Afrique dont la mère la fait exciser de force. Sa sœur connaît le même sort (et finit par succomber à ses blessures) et, après que son clitoris ait été arraché avec un couteau de boucher, la mère le prend et le lance en pâture aux poulets l’air de rien. Bien sûr, la chanson de Tori parle d’automutilation à un niveau spirituel, mais elle convoque des images de violence physique, de mutilation et d’automutilation pour s’en servir de métaphore et avancer son point de vue. Son écriture est épatante au sens où, si l’on ne connaît pas le roman de Walker, la phrase « lorsque les poulets goûtent à ta viande » évoque une image gore très forte et tout simplement terrifiante qui donne une idée de la haine de soi et de l’aspect destructeur impliqués dans l’histoire de cette femme.

Dans la même veine, « tu lui as donné ton sang/et ton chaud petit diamant/ il aime te tuer après que tu sois morte » ; « j’ai rasé chaque endroit où tu es passé » et « tu as tranché la flûte de la gorge de l’imbécile » évoquent tous le même type d’images.

En ce qui concerne l’aspect vampirique, en dehors du titre de la chanson et du choix du clavecin pour la musique, nous pourrions avancer que des phrases comme « il aime te tuer après que tu sois morte » ; « Dieu sait que j’ai rejeté ces grâces » et « lorsqu’il te suce bien profond/parfois tu n’es rien d’autre que de la viande » font toutes référence aux vampires et sont employées comme métaphore de ce que Tori appelle « le vampirisme émotionnel », le besoin de se nourrir de l’énergie de l’autre, de vivre à travers son partenaire et ses désirs. C’est presque comme si la narratrice s’était transformée en vampire, d’où le « Dieu sait que j’ai rejeté ces grâces » puisque les vampires sont des créatures démoniaques et qu’au Moyen Age, les gens qui se suicidaient ne pouvaient pas recevoir les sacrements de l’Eglise car l’on craignait qu’elles se relèvent pour sévir sur Terre sous la forme de suceurs de sang. Beaucoup d’histoires traitant de vampires et de vaudou se déroulent également à la Nouvelle-Orléans ; c’est le cas, entre autres, d’une partie d’Entretien avec un vampire d’Ann Rice.

Tori chantait cette chanson très régulièrement lors du Dew Drop Inn Tour en 1996 puis lors du 5 1/2 Weeks Tour en 1999, mais, au désespoir des fans, elle l’a jouée de plus en plus rarement au fil des années, la considérant comme trop épuisante émotionnellement. Elle n’en reste pas moins l’une des préférées des fans.