Welcome to London : Comment les Anglais ont adopté l’oeuvre de Tori en 1991

samedi 26 avril 2014, par Cécile Desbrun

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Lorsque Tori a livré Little Earthquakes à Atlantic Records en 1990, l’album ne ressemblait à rien de ce que l’on pouvait entendre à l’époque et les dirigeants de la maison de disques étaient à la fois perplexes et furieux : comment étaient-ils supposés vendre ça ? Le disque, qui comprenait alors 10 morceaux, était de toute évidence très différent de Y Kant Tori Read, que l’artiste avait sorti en 1988 sur le même label, un album de "pop-métal" qui ressemblait pas mal à ce que faisait Pat Benatar à l’époque et fut un bide retentissant. Tori s’était de nouveau tournée vers le piano pour trouver sa voix après l’échec de ce premier album, mais le piano posait sérieusement problèmes aux exécutifs, qui voulurent tout d’abord le remplacer par des guitares. Finalement, après avoir rejeté une première version de Little Earthquakes en mars1990, Doug Morris, qui était alors président du label, tomba sous le charme du disque et soumis une idée pour présenter Tori au public et aux médias : pourquoi ne pas l’envoyer à Londres, où la presse musicale, bien plus ouverte qu’aux États-Unis, a une influence immense ?

Tori sauta sur l’occasion et fit ses bagages après que Morris ait passé un appel à Max Hole, le président d’East West Records, la maison de disques sœur d’Atlantic en Grande-Bretagne. "J’avais besoin de changement", confia Tori au Washington Post en mars 1992."Même si j’avais écrit le disque, je me sentais émotionnellement vidée après avoir vécu à Los Angeles pendant si longtemps. J’avais besoin d’une nouvelle perspective sur les choses, de nouvelles images, de nouveaux sons. Et j’avais besoin de ressentir cette chose dans mon ventre qui me dise : "J’ai envie de jouer maintenant." Elle s’est sentie à Londres "comme un poisson dans l’eau" d’après ses propres mots et, peu de temps après son arrivée, elle a tenu un showcase privé éclairé à la bougie pour les responsables de département du label, qui furent tous époustouflés par sa performance.

C’est également ce jour-là que Tori rencontra Lee Ellen Newman, la responsable de la publicité d’East West. Lee Ellen emmena Tori dans un restaurant chinois à Kensington Church Street et les deux s’entendirent si bien qu’elles ne tardèrent pas à devenir amies. C’était à Lee Ellen de trouver comment promouvoir le travail de Tori et, après avoir assisté à son impressionnante performance, elle eut l’intuition que les médias devaient la voir se produire en live avant d’entendre un master de quelques titres. Il fut alors décidé que Tori jouerait quelques petits concerts et que la presse serait invitée. Cependant, comme Tori était totalement inconnue à l’époque, convaincre les médias de venir ne serait pas une tâche facile. Finalement, Tori eu une idée : elles inviteraient les journalistes, un à un, à venir la voir jouer directement dans son appartement londonien vers l’heure du déjeuner. Elle vivait dans un lieu loué par East West à Notting Hill, à quelques pavés de maison de leur siège. L’appartement était rempli des objets de son propriétaire, mais il possédait un piano dans le salon, ce qui le rendait cosy. L’idée fut bien mieux accueillie par la presse et presque chaque jour, Tori reçut des journalistes de NME, Time Out, Sky ou ELLE dans son salon et leur jouait trois ou quatre chansons, après quoi Lee Ellen répondait à leurs questions devant un déjeuner.

Au bout d’un moment, Lee Ellen réserva quelques dates dans des bars et des restaurants (le Mean Fiddler, le Borderline, le Dominion, le Jazz Cafe ou encore le Troubadour) à l’heure du déjeuner et invita la presse, qui était la plupart du temps le seul public véritable. Lorsque Tori assurait la première partie d’autres artistes, les équipes de ceux-ci étaient les seuls à l’écouter tandis que le reste des clients mangeait. “Et puis les salles ont commencé à se remplir.” [1] Un master de quatre titres (“Winter”, “Crucify”, “Silent All These Years” et “Leather”) fut envoyé aux médias en juillet et le même mois, Tori assura la première partie des Moody Blues au Festival de Jazz de Montreux en Suisse. Le public ne la connaissait pas, mais se fit de plus en plus chaleureux au fil des chansons et, à sa grande surprise, elle eut même droit à un rappel.

L’album prit un nouveau tournant lorsque Tori vit le film de Ridley Scott Thelma & Louise au cinéma en août de cette même année : la scène de l’agression sexuelle au début lui inspira “Me and a Gun” sur sa propre expérience et début octobre, elle la joua — avec une poignée d’autres titres — au Canal Brasserie de Notting Hill devant un journaliste de l’influent Melody Maker. Le 12 octobre, le magazine publia la critique enthousiaste de David Stubbs : “ En live, la musique de Tori est absolument envoûtante, mais difficile à écouter... J’ai eu l’impression de tromper ma femme, même si ce n’est pas le cas.Sérieusement." [2]

Après des mois de buzz savamment étudié, c’était le dernier coup de pouce qu’attendait Atlantic pour sortir un premier E.P. avant de choisir une date de sortie pour l’album. Avec son sujet cru et non conventionnel,“Me and a Gun” fut choisi comme premier single et passa sur des radios alternatives et fut suivi de près par “Silent All These Years”. Tori fit de nombreuses apparitions télé en novembre et décembre et Little Earthquakes sorti en janvier 1992. Après ce succès critique en Angleterre et la réputation que Tori s’y était faite, Atlantic était enfin prêt à la lancer en Amérique et nous savons tous ce qui s’est passé ensuite.

Tout le monde — dont Tori elle-même — s’accorda à dire que l’envoyer à Londres était la meilleure chose à faire à l’époque. “Parce-qu’ils ne mettent pas les choses en boîte”, comme elle l’exprima lors de son passage à Taratata en 1993, mais aussi à cause de la couverture médiatique et de la culture musicale qui s’y trouvent. “J’avais prévu de lancer Tori dans des clubs à Los Angeles”, confia son manager de l’époque, Arthur Spivak, au fanzine Upside Down dans leur premier numéro, “mais cela n’aurait pas du tout eu le même impact qu’à Londres. En envoyant Tori à Londres, nous avions un facteur hype que nous n’aurions jamais obtenu ici. Si vous étudiez les carrières de Chrissie Hynde ou Jimi Hendrix, ils sont allés à Londres à cause de l’attrait pour le live qu’on y trouve. Je veux dire, à Londres, vous avez Melody Maker et NME qui se déplacent dans de petits clubs pour chroniquer le spectacle d’un artiste et, même s’il n’y a que 5 personnes dans la salle, l’artiste aura droit à une critique dans une publication nationale. Rolling Stone ne se déplacerait pas à Terre Haute pour faire la critique du "Tom & Arthur Show". Il n’y a pas l’immédiateté dont nous bénéficions dans les années soixante. Je crois que Tori, dans un monde dépourvu de sentiments, aide les gens à ressentir de nouveau. Londres était le meilleur moyen de faire passer le message..."

Sources

The Washington Post, 22 mars 1992.
"Arthur the Baptist" (interview avec Arthur Spivak) dans Upside Down #1, Eté 1993.
London Independent, 16 janvier 1994.
Kalen Rogers, All These Years : The Authorized Biography, Omnibus Press, 1994/1996.
Rolling Stone, 30 juin 1994.
"Recipe for success" dans Take to the Sky #6, décembre 1994.


[1Rolling Stone, 30 juin 1994.

[2All These Years, pp.49-51.