Tori (Terra-Tories/Terri-Toires)

mardi 6 septembre 2011, par Cécile Desbrun

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Bien qu’elle se soit créé des identités alternatives sur cet album, Tori a choisi de se personnifier sous les traits du cinquième membre de la bande et son leader pour donner une certaine cohérence et plus de profondeur au concept de féminité désarticulée. Si Pip, Santa, Clyde et Isabel font toutes partie d’elle-même et représentent différents aspects de sa psychée, un personnage de Tori devait être présent pour les lier et les unifier. « Je ne m’identifie pas toujours nécessairement à Tori », a-t-elle dit à VenusZine en juin 2007. « … il devait y avoir une Tori ; autrement, la construction de cette œuvre n’aurait pas poétiquement pris de la façon dont elle en avait besoin. Si nous voulions représenter la féminité désarticulée, alors mon nom devait apparaître. Je le reconnais. J’aurais pu l’attribuer à n’importe laquelle d’entre elles. J’ai choisi de le faire en tant que rousse car cela semblait être visuellement plus acceptable. Les gens identifient Tori à cet attribut, alors j’ai décidé de coller à la réalité et à ce que nous savons de la Vraie. »

L’artiste a choisi de baser son personnage sur la déesse grecque Déméter car il s’agit d’une « force nourricière » qui est donc compatissante à l’égard des autres femmes, ce qui était essentiel pour que l’œuvre fonctionne puisque tout n’est pas centré autour de Tori et que chaque fille doit avoir la même importance. Dans la mythologie grecque, Déméter est la déesse de la fertilité des moissons et la mère de Perséphone. Son rôle est essentiel puisque c’est elle qui fait fleurir la terre afin que les hommes puissent la cultiver et faire pousser fruits et légumes.

Lorsque sa Perséphone bien-aimée est enlevée par Hadès pour faire d’elle sa Reine des Enfers, Déméter devient folle de douleur et décide de partir à sa recherche. Elle se rend aux quatre coins du monde et contacte toutes les divinités pour essayer de trouver une solution. Comme elle ne nourrit plus la terre à cause de son désespoir, rien ne pousse et celle-ci commence à mourir. Finalement, les dieux décident de l’aider et concluent un pacte avec Hadès : Perséphone pourra rejoindre sa mère à la fin de l’hiver mais devra retourner aux Enfers les quatre derniers mois de chaque année.

Cette déesse était un choix naturel et cohérent pour Tori pour plusieurs raisons. Tout d’abord, ses origines amérindiennes lui sont chères, et les tribus indiennes vénèrent la Mère Suprême, qui est la terre. Ils la voient comme une force nourricière qui doit être traitée avec soin si les hommes veulent qu’elle continue à les nourrir et les protéger. C’était un élément important de son album Scarlet’s Walk dont le sujet principal était la terre américaine elle-même et son histoire sanglante faite de conquêtes et de massacres.

Dans Scarlet, celle-ci était personnifiée au travers de différents personnages et figures tout au long de l’album, et Tori tentait de questionner « l’âme » de cette terre qui a été volée et exploitée pour devenir l’une des plus grandes puissances mondiales par le biais du capitalisme et de la politique. Sauf que les colons, ainsi que les autorités en place jusqu’à aujourd’hui n’ont jamais essayé de comprendre l’âme de cette terre qu’ils se sont appropriée et ont altérée : la culture des Indiens d’Amérique a été exterminée et le peuple Américain a encore du mal à aborder ce problème. Par ailleurs, Scarlet’s Walk est sorti deux ans après la naissance de la fille de Tori, Natashya, et il s’agissait du premier album de ce qu’elle appelé sa « phase maternelle », le second album de cette période étant The Beekeeper.

Après sa première fausse couche en 1996, elle a également écrit et enregistré From the Choirgirl Hotel (1998), qu’elle a comparé à une plongée aux Enfers de la mythologie grecque car elle était si désespérée à l’idée d’avoir perdu son bébé que quelque chose en elle souhaitait rentrer en contact avec n’importe quelle divinité ou autorité pour réclamer sa fille… ce qui fait clairement écho à l’histoire de Déméter et Perséphone.

Il est alors cohérent qu’elle ait choisi Déméter pour son propre personnage. Cet aspect maternel se ressent dans les « chansons de Tori » - celles qu’elle a attribuées à sa doll - « Secret Spell », « Digital Ghost » et « Posse Bonus » où elle se montre très protectrice envers les jeunes femmes et la jeune génération en général. Tandis que dans « Father’s Son », elle semble prendre la voix de la terre elle-même, dévastée par la haine et la violence des hommes et la façon dont ils pillent les richesses de la nature (« alors le désert fait pousser/ des cactus couleur fraise/peut-on blâmer la nature/si elle en a marre de nous »). Les deux autres titres interprétés par Tori, « Big Wheel » et « Code Red » la montrent sous un jour féroce - la mère tendre et compatissante s’est transformée en lionne prête à se défendre et protéger ses petits.

Cette férocité peut également s’expliquer par le fait que Tori a choisi de personnifier l’essence du dieu masculin Dionysos en même temps que Déméter, résultant en un équilibre entre les principes féminins et masculins. L’aspect dionysiaque apparaît dans la musique (la plupart des titres d’ADP s’inspirant musicalement des « dieux du rock » masculins des années 60 à 80) et ses intonations rock autant que lors des prestations scéniques de Tori elle-même. Dionysos a toujours été l’archétype que la plupart des grandes rock stars masculines ont personnifié ou auquel elles ont été comparées en raison de sa force, son hystérie, sa virilité et son aspect rituel. Cependant, Tori a toujours été grandement influencée par des artistes masculins et dans son autobiographie Piece by Piece, elle a révélé qu’elle jouait avec l’archétype dionysien en même temps que d’autres archétypes féminins dans ses performances live - il n’y a qu’à voir la puissance qu’elle dégage sur scène et la façon non-conventionnelle et très rock dont elle joue du piano.

Pendant la tournée d’ADP, cela s’est traduit par le look androgyne qu’elle arborait lorsqu’elle arrivait sur scène lors du second acte du spectacle en tant que « Tori » : une combinaison pailletée que David Bowie aurait pu porter dans les années 70 ; et la combinaison flashy à l’effigie du drapeau américain qu’elle portait lors de certaines dates était réminiscente du style vestimentaire de Freddie Mercury. De plus, sa perruque rousse à frange rappelait celles excentriques et théâtrales de Bowie & co à l’époque du glam-rock.

La doll Tori chantait « Big Wheel » au début de sa performance chaque soir et « Code Red » était le dernier titre avant les rappels. Bien que Tori ait droit à de courts textes dans le livret du CD et à la fin du programme de tournée, elle n’a pas eu le privilège de tenir un blog comme les quatre autres dolls puisque le principe du projet était de permettre à différentes voix de s’exprimer à travers elle. Elle devait alors s’écarter afin que cela puisse se produire…

Quelque chose qu’elle exprime clairement dans le texte accompagnant le profil de sa doll dans le livret : « Je ne peux me contenter d’être la petite somme de mes expériences mais dois au contraire être un conduit pour celles que je n’ai jamais vécues et ne vivrai peut-être jamais. Autrement, je ne peux entendre la musique qu’à travers mon filtre humain délimité au lieu de capter des fréquences indépendantes. (…) Nous pouvons retranscrire l’expérience musicale à partir du multivers si nous pouvons être exactement cela - des interprètes attentifs et des co-créateurs plutôt que d’avoir besoin d’être le seul créateur, mais au prix de quelle solitude. »