Keyboards Recording, Juin 2007

Tori Amos par Emilie Simon

samedi 3 mai 2014, par Cécile Desbrun

Tori Amos s’est mise en cinq pour son nouvel album, American Doll Posse. Cinq voix, cinq femmes, cinq personnages créés par une artiste pas comme les autres. Pour l’interroger, rien de tel qu’une autre Maverick du studio : Emilie Simon.

KR : American Doll Posse, votre neuvième album, est un récit à cinq voix. Comment est né ce concept ?

Un album comme Scarlet’s Walk comportait une thématique commune, avec des personnages et des thèmes musicaux récurrents. Ca ne s’est pas passé de cette manière pour American Doll Posse. Quand les chansons de ce nouvel album sont apparues, j’ai tout de suite réalisé qu’elles étaient très différentes les unes des autres. En même temps, je savais aussi qu’elles pouvaient constituer un tout. J’entendais des voix différentes, mais je voyais aussi des looks vestimentaires, des attitudes et des expressions précises pour chacune de ces femmes.

Emilie Simon : Pendant combien de temps avez-vous travaillé sur ces chansons ?

Deux ans. Certaines chansons sont venues en un jour, mais l’énergie, le focus autour du projet m’ont pris deux années entières. Le développement des personnages a pris un an et demi.

E.S. : Ces femmes sont-elles apparues l’une après l’autre ou toutes ensemble ?

L’une après l’autre. Parfois dans des phrases de deux mesures, une mélodie, un pont... Certaines apparaissaient de manière très nette, d’autres, comme Clyde, étaient plus difficiles à appréhender.

E.S. : Les personnalités additionnées de ces femmes n’en font qu’une. Elles fonctionnent comme une projection.

Absolument. Et pour y arriver, je me suis beaucoup inspirée du panthéon de la [mythologie] grecque. Par exemple, le personnage de Santa partage certains traits du caractère d’Aphrodite, tandis que Clyde s’inspire de Perséphone. Certains aspects de la personnalité féminine ont été gommés au fil des siècles, comme si chaque femme avait été poussée à faire un choix à un moment donné. Ces expressions ont sans doute été réprimées. Les femmes d’American Doll Posse mettent en avant tous les aspects de la féminité.

E.S. : Quand vous enregistrez, effectuez-vous beaucoup de versions différentes d’un même titre avant d’aboutir à une version définitive ?

J’enregistre tout sur mon Bösendorfer et mon CP-80 dans mon petit monde isolé, le studio Martian Engineering. Pour American Doll Posse, je n’ai rien fait écouter à mon entourage pendant un an. Le processus d’enregistrement a véritablement démarré au bout de cette année de "silence".

E.S. : J’aime travailler seule sur mon ordinateur et je préfère faire écouter à mon entourage les morceaux une fois terminés, car je sais que l’avis de personnes proches peut affecter mon travail.

C’est la même chose pour moi. Par exemple, quand on arrive à l’étape du mix, je fais sortir tout le monde. Il n’y a que moi et mes deux ingénieurs du son, Mark Hawley et Marcel van Limbeek, dans la salle de mix. Je n’ai pas fait non plus écouter les maquettes à ma maison de disques. Ils n’ont découvert l’album que quand je leur ai rendu terminé. C’est quelque chose que j’ai l’habitude de faire, mais c’était encore plus important dans le cas d’American Doll Posse.

KR : Le groupe est plus présent que d’habitude sur cet album. American Doll Posse est-il le résultat d’un travail collectif ?

Oui, en quelque sorte. Mon rôle a changé pendant l’enregistrement. On me perçoit comme une singer/songwriter. C’est la base de mon travail mais, cette fois, il fallait que le groupe s’impose pour donner du caractère à Isabel, Pip, Clyde et les autres. Pour arriver à ça, j’ai dû leur décrire longuement les personnages. Les photos n’étaient pas encore prêtes. Chacun devait avoir une image mentale en tête avant de jouer. J’arrivais au studio avec mes maquettes piano/voix, enregistrées sur un magnéto K7 rudimentaire. Je demandais ensuite au groupe d’adapter ces morceaux très dépouillés en un rock brutal par exemple, ou, tout au contraire, en y ajoutant une légèreté pop. Je leur rejouais parfois le morceau une main sur le Bösendorfer et l’autre sur le CP-80. Certains jours, ils restaient là les bras croisés en levant les yeux au ciel : "Yeah, right..." (rires) Le guitariste Mac Aladdin et notre batteur Matt Chamberlain ont longtemps joué dans des groupes punk-rock, et ça s’entend sur des titres comme "Teenage Hustling" ou "Fat Slut".

E.S. : Utilisez-vous le click en studio ?

Matt s’en sert parfois, mais ça reste rare dans l’ensemble. Quelques fois, c’est à moi de payer de ma personne : j’ai par exemple décrit la rythmique que j’imaginais pour "Body and Soul" en tapotant sur différentes parties de mon corps (elle se lance dans une brève démonstration de human beatboxing).

KR : Vous passez toutes les deux beaucoup de temps dans vos propres studios à perfectionner le son de vos compositions. Or, celles-ci seront sans doute écoutées quelques mois plus tard en MP3 sur des iPod ou bien consommées sur des sonneries de téléphones portables. Qu’en pensez-vous ?

E.S. : Écrire, jouer et composer de la musique est une passion. Ça ne m’intéresse pas trop de savoir dans quelles conditions sera écoutée ma musique, même si j’ai conscience des mauvaises compressions que subit souvent le son. Aujourd’hui, de plus en plus de gens s’équipent en audio haut de gamme et disposent de systèmes surround chez eux. Je préfère penser à eux.

T.A. : C’est drôle, car j’ai souvent envie de frapper à la porte de chaque auditeur pour vérifier leur système audio. "Bonjour, je m’appelle Tori Amos. Puis-je jeter un coup d’oeil à votre chaîne hifi ?" (rires) Je rêve de leur expliquer que leurs enceintes ne sont pas disposées en phase, des choses comme ça. (rires) Il m’est arrivé de faire écouter mes albums à ma maison de disques et réaliser que leur équipement était déplorable. Ces gens-là n’étaient même pas capables de disposer d’un système neutre pour écouter leurs propres productions. Comment voulez-vous ensuite accepter des remarques sur la pertinence d’un arrangement ou la longueur d’un pont ?

E.S. : Et dans le cas des iPods ?

T.A. : Je suis prête à les arracher des oreilles des jeunes (rires) !

KR : Vous avez créé des blogs correspondant à chaque personnage d’American Doll Posse. On y trouve des journaux intimes, des photos... Quelle suite comptez-vous donner à l’histoire de vos personnages ?

La tournée sera une première étape. Chaque soir, pendant six mois, Pip, Isabel, Clyde ou Santa effectueront les premières parties de Tori. Bien sûr, Tori assurera l’essentiel du spectacle, car c’est elle qui a le plus gros back catalogue (rires) ! Tori aime aussi faire des reprises, et elle n’y manquera pas. De plus, il sera très intéressant de constater combien les performances de ces premières parties vont influencer le show de Tori. Quand on tourne trop longtemps, certaines habitudes font surface. L’improvisation est au cœur d’American Doll Posse, et elle sera présente sur scène... Oh, vous devriez voir ces robes... C’est bien simple : Mark, mon mari, a exigé d’avoir des rendez-vous avec toutes les filles (rires) !

E.S. : Comptez-vous écrire d’autres chansons au sujet de ces femmes ?

C’est une très bonne question. J’aimerais que nous reprenions cette conversation dans quelques mois. Au jour d’aujourd’hui, en te regardant dans les yeux, je n’ai pas de réponse à te donner. Au bout du compte, c’est la musique qui me guidera. Si ça me fait peur ? C’est toujours sécurisant d’arriver au terme d’un projet, d’entrevoir la ligne d’arrivée. D’un autre côté, ça fait toujours un peu peur de terminer une histoire tout en sachant qu’elle n’est pas terminée. Je suis sûre que les écrivains qui écrivent un second livre ressentent la même chose. Il faut être très courageux, mais faire attention en même temps à ne pas faire Rocky ? (rires) Toutes les histoires ont besoin de se terminer. Je croyais en avoir fini avec l’album le jour où les masters ont été délivrés à la maison de disques. Je savais que les filles allaient partir sur la route, mais c’était à peu près tout. La suite ne dépend pas de moi, mais de la musique.

KR : Pensez-vous qu’il existe une part de schizophrénie dans chaque musicien ?

E.S. : Quand on écrit et interprète des chansons et qu’on les joue sur scène, on aime se projeter vers d’autres personnalités plus fortes ou plus sensibles, mais le mot schizophrénie est peut-être un peu fort.

T.A. : (grave) Je connais de vrais schizophrènes et je peux vous assurer qu’ils sont incapables d’arriver au bout d’un projet musical. Il y a trop de paramètres à prendre en compte pour parvenir à mener à bien une telle entreprise. On imagine souvent que les musiciens sont schizophrènes, mais les seuls qui s’en sortent sont ceux qui la pratiquent au second degré.

E.S. : J’ai pris beaucoup de plaisir à écouter cet album. C’est un travail très beau et très riche.

Merci beaucoup. Ça me touche énormément venant d’une amie musicienne. Je voulais te dire qu’il y aura 26 chansons dans la version collector de cet album. J’aimerais beaucoup que tu entendes "Smokey Joe". C’est une murder ballad. Pip t’y apprend comment tuer un homme. [1]

Emilie Simon, C.G.


[1Cette dernière remarque est assez étrange puisque "Smokey Joe" ne fait pas partie des 3 titres bonus de l’album. Comme quoi notre Tori a parfois des problèmes de mémoire !